Retrouver la manœuvre

 


La guerre en Ukraine a été un choc opératif pour beaucoup de spécialistes. L’asymétrie du combat devait faire gagner la Russie, mais ce n’est pas ce qui s'est passé. Pendant l’attaque initiale, la capacité défensive cumulée à un terrain et à des conditions climatiques difficiles entraîne l’échec initial.

Très rapidement, les Ukrainiens engagent des drones non seulement pour des missions ISR mais aussi pour des missions suicide. La guerre va changer de visage. Après les offensives d’automne 2022 et d’été 2023 des Ukrainiens. Les tentatives russes de reprendre l’initiative finissent toujours par un échec. La force des deux camps se neutralise par la construction de puissantes fortifications de campagne, ce qui engendre une fixation du front.

Le drone en est en grande partie responsable. Si avant la guerre, plus de 70 % des destructions étaient imputables à l’artillerie, aujourd’hui 80 % des pertes sont imputables aux drones.

Ce ne sont pas seulement les destructions qui ont changé de nature, mais aussi le renseignement. Avec les drones, le champ de bataille est devenu beaucoup plus transparent, en tout cas à un niveau jamais atteint jusqu’alors, à l’exception des guerres dans le désert où il n’existe que peu de masques. Il est admis que la profondeur d’observation où l’on voit tout est de 10 km de part et d’autre de la ligne de contact. Celle-ci ne se définit plus comme une ligne mais une zone où les belligérants s’entremêlent. Elle est appelée la zone grise. Seuls les fantassins arrivent à se déplacer dans celle-ci avec une petite chance de survie. Dans ce milieu, chaque action de concentration de moyens blindés est repérée bien en amont et est souvent neutralisée avant d’arriver à la ligne de contact.

Dans cet espace de super létalité, il est aujourd’hui caduque d’espérer appliquer les trois fondamentaux de la puissance de la manœuvre que sont la vitesse, la concentration et la surprise.

Les trois sont annulés par ce front « transparent » et permet toujours à l’adversaire de réagir. Cela est d’autant plus vrai que la portée des armes a augmenté. L’artillerie est passée de moins de 30 km à plus de 40 km. Les roquettes de 50 km à plus de 300 km, voire plus. Les missiles approchent les 1000 km.

Les drones kamikazes de type Shaed ont non seulement permis des frappes dans la profondeur, mais aussi introduit le low cost dans la guerre. Il est maintenant économique d’attaquer l’ennemi alors que la défense coûte toujours aussi cher.

L’intervention du numérique et de l’IA ont aussi changé le combat. Rapides, ils ont accéléré les boucles décisionnelles, accéléré les réactions et aidé aux stratégies de défense et d’attaque. La robotique maintenant élimine l’homme en partie des missions les plus dangereuses et répétitives. Cela a engendré l’économie des moyens tout en étant toujours en mesure de tenir le front.

Le cumul de ces technologies engendre ce blocage tactique. Comme lors de la Première Guerre mondiale où le trinôme tranchée, barbelé, mitrailleuse avait fixé le front. Le trinôme moderne drones, IA et longue portée pourrait définir l’obstacle à franchir pour les armées modernes.

Comment manœuvrer aujourd’hui.

Il faut aujourd’hui faire d’abord une révolution intellectuelle, oublier l’idée de masquer l’action mais penser combat découvert comme une partie d’échecs.

Dans une partie d’échecs, les deux joueurs connaissent la force et les faiblesses de chacun et la position de chaque pièce. Il n’y a aucune cachette ni masque qui puisse assurer la discrétion. Pourtant, il est possible d’assurer la surprise en feignant un axe d'attaque et en attaquant ailleurs, en privilégiant la neutralisation de chaque pièce de l’adversaire, même celle qui ne semble pas importante ni utile pour préparer le terrain pour l’action finale. En faisant manœuvrer l’adversaire pour le dégager ou, au contraire, l’amener sur terrain pour le détruire. C’est ici aussi que joue le retour de la manœuvre.

Avant même l’aspect technique, c’est la tactique qui va faire la différence. Sur le front, la capacité de frapper à grande distance ne nécessite plus d’avoir de la masse sur la zone d’action. Seuls les effets comptent. Mais cette capacité est entièrement dépendante des informations et du traitement de celles-ci. Si l’adversaire ne reçoit pas les bonnes informations, ils ne seront pas capables de réagir correctement. Il s’agit de compliquer la vision, l’identification, l’attitude des éléments mobiles. On doit attaquer les moyens de renseignement ISR avec des drones de chasse, des missiles sol/air, des brouillages, mais aussi le masquage (fumigènes, mise en place de masques, de camouflages), et la désinformation (leurres).

Il faut tromper l’ennemi en effectuant des opérations bien visibles grâce, entre autres, à des robots qui seront des cibles économiques. Il faut faire croire à des actions ou des concentrations par une fausse animation radio, la mise en place de leurres, la mise en place de logistique ou d’activité de soutien fictif (là encore par drones). Tout cela nécessite une vraie manœuvre de déception et de tromperie.

Mais plus que la neutralisation du renseignement, c’est la vitesse d’exécution qui peut provoquer la surprise. L’arrivée rapide d’éléments nombreux et divers sur plusieurs points de manière apparemment incohérente trouble l’analyse et retarde la décision.

La coordination interarmes

Si la désinformation est essentielle, la capacité de l’adversaire à s’adapter impose de cumuler cette action avec une action cinétique. Pour cela il faut prendre l’initiative. Par exemple, une fausse attaque dans un secteur doit se cumuler avec une autre manœuvre plus discrète et réduite de petite équipe, à l’observation et la recherche des canons d’artillerie/lance-roquettes, la recherche des dronistes ennemis et de leurs positions, mais aussi la manœuvre ennemie en réaction de l’attaque. Il faut aussi faire participer la guerre électronique, le renseignement spatial et l’information numérique.

Pour une plus grande efficacité de cette coordination, il faut une action pas seulement sur une partie du front (niveau SGTIA ou GTIA, voire brigade) mais plus au niveau supérieur (division ou corps d’armée).

Pour être le plus efficace, il faut attaquer de manière continue sur plusieurs parties, profitant des effets des activités des uns et des autres. Pour cela, il faudra l’action de l’IA et d’une petite équipe de commandement coordonnant comme un chef d’orchestre les actions des uns et des autres. Chaque action prise individuellement ne fait sens uniquement quand elles sont prises dans un tout. Ainsi, il est possible de libérer un espace de manœuvre apte de nouveau à l’attaque, à la percée et à l’exploitation.

Robotisation, blindé et multidomaines

Les robots et les drones cumulent leurs capacités pour obtenir des effets dans chacune des phases précédentes. Les robots peuvent avoir une capacité de projection dans la profondeur qui est intéressante et limite le risque.

Projeté par un drone, par un moyen aérien ou naval, le robot dans les arrières de l’ennemi peut participer à diverses missions. Contrôle d’une zone, intercepter les drones ennemis, interdire des zones, des axes, des points, écouter ou brouiller les communications ennemies, attaquer des positions, des PC, etc. Ces capacités perdues par les forces parachutistes pourraient être reprises par les robots.

L’ensemble de ces actions sur le terrain permettrait de nouveau aux unités blindées de manœuvrer plus profondément sans être gênées. Libres dans les espaces, les blindés modernes devront avoir certaines caractéristiques. Le premier est d’être facilement productible et économique, le second est d’être fiable mécaniquement, facile à réparer et économe en énergie (carburant ou autre). Il doit pouvoir manœuvrer en étant le moins gêné par la nature des réseaux (pont, route, chemin de fer, etc.), d’où l’intérêt d’un engin de petite taille à tonnage limité. Cela limite aussi les équipements particuliers (chars de dépannage, portes-chars particuliers, pont flottant, etc.) mais permet d’utiliser des équipements civils. Il doit aussi avoir un effet sur le terrain plus rapide et plus puissant. Cela peut être obtenu par une grande cadence de tir pour garantir le choc dans l’action. Il faudra imaginer un degré de renouvellement rapide des unités perdues pour un combat dans la durée.

Une manœuvre type mêlerait le multi-domaines et l’art opératif. Les satellites permettraient d’avoir du renseignement électro-optique, d’avoir un système de communication sécurisé et rapide et aussi un moyen d’effectuer des frappes précises dans la profondeur par moyen vidéo (à l’exemple de Starlink).

Les forces aériennes et navales compléteraient le renseignement ISR, neutraliseraient les moyens ennemis équivalents, effectueraient des frappes dans la profondeur, et apporteraient une capacité de manœuvre par débarquement amphibie et opération aéroportée. Compléter par l’action de drones lourds, de MTO longue portée, de drones navals d’attaque, de surveillance, de lutte anti-sous-marine, de sous-marins autonomes, etc. Cette automatisation doit entraîner l’usure des moyens de défense ennemis et libérer de l’espace à la manœuvre.

La guerre électronique joue son rôle de brouillage, déception, infiltration, sécurisation. Elle participe à la déception et à la neutralisation des moyens adverses.

L’espace numérique viserait la déception, l'infiltration des réseaux, la détérioration ou la neutralisation de celle-ci, la sécurisation de nos installations numériques, l’augmentation de nos capacités d’information et surtout de gestion du flux pour une meilleure interprétation des événements.

La guerre informationnelle doit raconter le récit du conflit. Il faut convaincre nos populations de la réussite de nos actions et donc du bien-fondé de l’effort, mais aussi convaincre la population et les alliés de l’ennemi de l’échec des siennes. Cela passe par les médias sous toutes les formes, les réseaux sociaux, etc. Elle est préparée idéalement en amont de la manœuvre proprement dite.

Exemple de manœuvre.

Le scénario type serait un pays rouge attaquant un pays vert, ce qui imposerait à bleu d’intervenir. Il faudra dès le départ définir le cadre de l’action. Si la Russie dispose d’armes nucléaires, elle ne les engagera que si elle est en danger existentiel, c’est-à-dire si on lui enlève par des frappes dans la profondeur les vecteurs de sa puissance ou que l’on conquiert son territoire. Il s’agit ici donc de limiter l’action dans un espace particulier.

L’action multi-domaines

Il faut convaincre sa population de l’utilité du conflit et, en cela, des pertes et des risques. Une bonne compréhension de cette limitation évitera de se retrouver avec un arrière fragilisé ou prompt à accepter le fait accompli de l’ennemi. Il faut réaliser en parallèle une pression informationnelle sur la population adverse et sur les alliés de l’adversaire pour décrédibiliser l’action menée.

Les opérations numériques offensives visant à utiliser les réseaux sociaux ou informationnels de l’adversaire doivent fragiliser le pouvoir en place, infiltrer les dirigeants et le cercle d’influence pour tromper sur la situation réelle.

Dans le domaine spatial, connaître le volume et la nature des forces engagées peut aussi être anticipé par un contrôle permanent des déplacements des forces ennemies, ce qui permet de réagir en avance de phase.

La capacité de réaction et la vitesse d’exécution doivent être un élément qui doit surprendre l’adversaire et gêner la mise en œuvre de son plan. Elle peut prendre la forme d’une série de frappes sur les arrières immédiats de l’assaillant. Le but étant de ralentir sa manœuvre et de montrer notre détermination.

Cette action permet de commencer le modelage de l’adversaire en vue de sa prochaine réduction.

C’est grâce aux moyens aériens qu’il est possible de projeter rapidement les premiers éléments à même de renforcer les défenses, de frapper cette arrière immédiat, voire d’apporter un appui aux unités engagées.

La coordination interarmes et interarmées interagit pour créer une défense réactive à même de freiner puis stopper une attaque.

Elle passe par l’action des drones ISR pour identifier les axes d’attaques, les pièces d’artillerie, les flux logistiques, etc. Puis interviennent les MTO longue portée qui neutralisent les éléments repérés.

Les drones de chasse, eux, auront pour mission d’attaquer les drones ISR ennemis et protégeront nos drones ISR et nos forces terrestres.

Le combat de rencontre et de fixation.

Profitant de la non-préparation du terrain, le combat de rencontre peut décider de la suite des opérations. La capacité de monter au contact rapidement pour une force terrestre est essentielle. Cela doit être rendu possible par la mobilité opérationnelle des véhicules et des hommes, c’est-à-dire la faible empreinte logistique, une capacité de franchissement sans soutien. Mais il faut aussi la capacité d’exploiter les espaces par la dispersion, rendant la détection et la neutralisation plus complexes.

Puis la combinaison de l’ensemble des effecteurs doit jouer d’une synergie dans l’action. La robotique projetée en avant par drone doit dès la phase initiale interdire et/ou contrôler les espaces les plus pertinents pour la suite de la manœuvre, couplée à un travail de désinformation multispectres devant tromper sur la nature des forces et la direction des efforts. Ici, ce sont les leurres de tous types qui entrent en jeu, en particulier les robots leurres qui auront la mission d’attirer l’effort de l’adversaire.

La réaction de l’ennemi devra être lue au même moment pour organiser la réponse (tir de contre-batterie, attaque de drones, brouillages, minages préventifs, etc.) tout en profitant de la fixation de celui-ci pour manœuvrer sur des zones moins couvertes et/ou sur une zone où les drones de chasse et le brouillage auraient neutralisé ses moyens ISR.

Déstabilisant le commandement adverse, qui ne serait plus capable de définir clairement nos intentions, la manœuvre engendrerait une prise de contact favorable et où nos moyens drones, artillerie et de mêlée frapperaient les moyens adverses de manière la plus efficace.

Là encore la nature de l’engagement change. Loin d’un combat de concentration, c’est la capacité individuelle, voire d’un binôme, qui garantit le succès. Par exemple, un char devra assommer une défense par la rapidité et la quantité de feu délivré. Cela nécessite une grande cadence de tir pendant un court laps de temps avant que celle-ci n’engendre une réaction. Le blindé a comme mission l’appui, la percée ou l’exploitation. Il conquiert un espace mais ne l’occupe pas. C’est pour cela que son action doit être accomplie en complémentarité avec l’infanterie. Les engins devront à la fin de l’action trouver un masque ou un abri 3D permettant de limiter la réponse de l’ennemi. Cela impose un gabarit pour s’intégrer le plus facilement à l’environnement.

La prise de ville.

La prise des villes est un des objectifs opératifs. Elle constitue en elle-même une opération en soi. Il est alors préférable de profiter des effets du combat de rencontre pour accélérer la prise de la ville, évitant un combat long et meurtrier. Si la ville a eu le temps de se mettre en défense. Il est préférable de l’isoler par un encerclement (physique ou distanciel avec drones et robots).

La conquête de la ville proprement dite passera par l’isolation et le contrôle de segments de ville par de multiples capteurs et effecteurs dissimulés par un camouflage de mobilier urbain. Informant des déplacements ou neutralisant des unités combattantes, le robot comblera le manque d’effectifs, optimisera une surveillance longue et ira dans les zones les plus dangereuses pour les attaquer ou les désigner. Des liaisons de type Starlink limiteront le brouillage et la perte de connexion. Cela économisera le nombre de combattants engagés et les pertes imputables au combat urbain. Cela limitera aussi les destructions urbaines propices à la défense.












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