Les trois erreurs

 


Pourquoi et comment l’Occident est-il passé de première puissance mondiale à puissance descendante, voire dépassée ? L’Occident n’a plus gagné de guerre depuis l’intervention en Serbie pour le Kosovo en 1999. L’Occident sort affaibli de la guerre contre le terrorisme, de la guerre en Iran, de la guerre en Irak, de la guerre dans le Sahel, de la guerre en Ukraine. Elle n’a plus remporté de victoire franche et, au contraire, a vu son influence diminuer, voire disparaître. Mais que s'est-il passé ?

Je pense que l’échec de l’Occident est imputable à trois valeurs engendrées par l’Occident : le libéralisme, le capitalisme et l’universalisme. Dire cela, c’est pratiquement remettre en cause ce qu'est l’Occident, mais je pense que c’est exactement cela qui est responsable de notre déclin. Je vais les prendre point par point.

Le libéralisme d’abord. Il naît au Moyen-Âge avec la féodalité. Bien souvent, ce sont des noblesses d’armes qui sont propriétaires de terre et de richesse. La volonté d’indépendance des villes et de région entraîne une croissance des échanges. La ligue de la Hanse en est un exemple. Cette première « mondialisation » moderne favorise les villes côtières comme Venise, Gênes ou les villes de la mer Baltique. Pour travailler et échanger dans un commun accord, ces organisations éditent des règles de comportement simplifiant le déplacement des marchandises. Ces villes passent au-delà des autorités politiques de l’époque et leurs richesses leur donnent un nouveau pouvoir d’influence amplifié par l’arrivée d’un système bancaire.

Les billets, bien plus tard, vont différencier encore plus pouvoir politique et pouvoir financier. Le politique travaille alors dans l’intérêt du pouvoir financier. Celui-ci va aussi prendre une part croissante avec l’augmentation du prix des armes qui oblige les États à prélever l’impôt de manière plus centralisée.

L’augmentation des capacités de destruction des armes entraîne alors la nécessité de limiter par le droit et les accords les capacités des États à se lancer dans la guerre. C’est ce constat qui est fait à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Les risques de la guerre froide et de renversement politique par les peuples imposent au libéralisme de contenter les masses par une sociale-démocratie représentant un certain égalitarisme. Il faut en effet garder les peuples dans un carcan structurel justifiant l’engagement militaire pour la patrie et éviter d’alimenter des mouvements pro-communisme.

La chute du Mur de Berlin et de l’Union soviétique en 1991 libère les libéraux qui n’ont plus à craindre des mouvements populaires.

Au même moment, les Américains gagnent la 1ʳᵉ guerre du Golfe et c’est le début de la Pax Americana. Les relations entre les peuples ne seront plus jamais les mêmes et les libéraux en profiteront pour imposer leurs idées. C’est un monde dirigé par la justice et le droit : le fameux droit international.

Le concept est intéressant. La relation entre deux hommes, entre un homme et l’État ou entre deux États est régie par la loi. Quand la loi est définie, il n’y a plus besoin d’hommes qui fassent de la politique car la loi fait tout. Il faut rappeler ici que le politique est, par conception, un affrontement policé. Les libéraux réprouvent cette notion d’affrontement qu’ils trouvent trop violente et inutile. C’est ici que l’on trouve le premier accroc. Les armées occidentales étaient justement justifiées par le risque de violence entre États. Les hommes éditaient une stratégie, vision politique du monde qui les entourait. Puis les militaires transformaient cette grande stratégie, expression politique, en stratégie militaire puis en doctrine. C’est, par exemple, la dissuasion nucléaire française qui comprend non seulement des armes et des vecteurs nucléaires mais aussi des moyens conventionnels.

Les armées françaises, comme les autres, se sont retrouvées dans un vide stratégique et doctrinal se rattachant à la dissuasion, par obligation, n’ayant rien d’autre. Le résultat fut une longue et lente démilitarisation des armées et de la société. Les forces militaires, pendant plus de vingt ans, ont alors servi de force de police veillant à l’application de ce droit international, mais sans stratégie, ni doctrine.

Au même moment, des compétiteurs étatiques se sont lancés non pas vers du libéralisme, mais une vraie politique de défense. Chine, Russie, Turquie, Iran, etc., ont réfléchi à mettre en défaut la toute-puissance occidentale. Bien conscients de leurs faiblesses, ils ont fait le « dos rond » pour ne pas recevoir la foudre des tenants du droit international. Mais aujourd’hui tout cela a changé. Ils rentrent en opposition et montrent leur capacité à produire de l’armement moderne et complexe à même de mettre en défaut les armes occidentales. La guerre a changé de visage en partie par la faute des Occidentaux.

Et cette faute est imputable à l’autre caractéristique des libéraux qui est celle de mettre en valeur les échanges économiques en instrument de régulation. En 1989, l’Occident disposait de toutes les ressources minières et industrielles pour être autonome. La chute du Mur de Berlin et la possibilité d’employer des millions d’ouvriers des pays communistes, mais aussi du monde entier, ont provoqué la plus grande vague de « migration » industrielle de tous les temps.

Cela a profité aux capitalistes de tous bords mais aussi aux États les plus centralisés. L’OMC (Organisation mondiale du commerce) était le pendant économique du libéralisme avec ses juges qui devaient, en théorie, équilibrer les échanges. Cependant, à la vue de tout le monde, un certain nombre de pays vont « tricher » pour se garantir toujours plus de marchés, comme la Chine. Celle-ci ne fait d’ailleurs pas que cela, elle s’accapare jusqu’à 85 % des terres rares mondiales.

Après avoir été la fabrique du monde, elle a maintenant relevé son niveau de vie qu’elle alimente par un marché intérieur toujours plus important. Elle est devenue la seconde puissance économique mondiale (et certains disent même la première) et demande maintenant la même chose que toutes les puissances occidentales pour relever le niveau de vie des Chinois.

Un équilibre des besoins qui s'est fait entre le « Nord » riche et le « Sud » nouvellement riche. C’est pour cela qu’il y a une volonté de s’émanciper du carcan occidental, voire de s’y opposer.

La conséquence pour l’Occident a été un déclin, non pas financier, mais industriel, que l’on a payé lorsqu’il a fallu avoir des produits pour les crises sanitaires ou les guerres d’Ukraine et d’Iran. C’est aussi ici que l’on a « découvert » l’influence croissante des pays du Sud sur l’Occident de manière globale. La guerre entre Israéliens et Palestiniens a pris des proportions hors de mesure par rapport à nos intérêts. Les crises migratoires qui touchent l’Occident entraînent la montée de courants patriotiques beaucoup plus durs. Cela est dû à une vision du monde propre aux Occidentaux et en particulier à la France et aux États-Unis, les deux pays les plus universalistes.

L’universalisme consiste à croire que tous les hommes sont identiques et égaux et donc qu’ils désirent la même chose : la liberté et l’égalité dans un monde fraternel. Il est vrai qu’un homme immigrant en France, par exemple, se noie dans la masse et adopte vite les rites et les coutumes du peuple qui l’accueille. Mais le problème survient quand des centaines de milliers d’individus arrivent en même temps. Ceux-ci ne parviennent plus à se mélanger et se retrouvent entre communautés, ce qui engendre du communautarisme.

Ce n’est pas le seul problème. Les Occidentaux, dans les conflits qu’ils ont menés depuis 1989, ont cru être dans le « bon droit », mais aussi pouvoir changer les hommes des territoires sur lesquels ils se battaient puisque tous les hommes veulent la même chose : la liberté, l’égalité dans un monde plus juste. Il y eut alors une incompréhension entre les volontés occidentales et celles des peuples qu’on voulait sauver.

Pour exemple, le conflit afghan. L’Occident s’y engage en soutien des Américains attaqués le 11 septembre 2001. Les Occidentaux auraient pu se contenter de renverser le régime et de mettre en place un « pantin » comme cela se faisait pendant la Guerre froide. Mais ils ont voulu modifier profondément l’Afghanistan à travers une aide économique importante en complément d’une aide militaire. Les Talibans vont rentrer par la petite porte en raison de l’insécurité qui régnait dans le pays, par la force de la foi islamique dans les territoires ruraux et aussi parce que des cultures ethniques et tribales très fortes. Incapables de comprendre la structure de la société afghane, ni les leviers du retour des Talibans, les Occidentaux se sont enlisés dans une guerre avant de partir par eux-mêmes de ce bourbier. Pour les Occidentaux, le justificatif juridique, économique et universaliste justifiait l’intervention militaire. Dans ces gênes, cette opération était déjà vouée à l’échec.

Cette grille de lecture peut s’appliquer à tous les théâtres où l’Occident s'est engagé pendant 20 ans. Le réveil s'est fait avec la crise du COVID et l’attaque de l’Ukraine par la Russie. Les élites qui nous ont fait échouer sont-elles capables aujourd’hui de se remettre en cause et de changer ? Pour ma part, je ne le crois pas. Le blocage intellectuel de la guerre en Ukraine en est l’exemple. Je crains fort que nous ne vivions d’autres échecs dans le futur. Espérons qu’ils ne nous entraînent pas dans un déclin définitif.

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