Une nouvelle armée Low cost (à bas coût)

 


Le prix des armements terrestres a augmenté de manière importante ces 30 dernières années. À cela, il y a de multiples raisons. La première est la baisse de la commande nationale. Quand vous fabriquez un engin que vous comptez produire à plusieurs milliers d’exemplaires, vous pouvez faire reporter le coût de recherche et développement sur l’ensemble des véhicules produits. C’est ce qui se passe par exemple dans l’industrie automobile.

La seconde raison est l’augmentation des exigences et des sur-spécifications. Demandé plus et même des choses qui ne servent qu’une fois ou deux en n’en faisant un élément marketing de vente et de supériorité. Le tir à 60 km/h à 4000 m pour le Leclerc, la capacité d’interconnexion entre véhicules dans la bulle SICS avec la protection collaborative, etc. Je ne dis pas que cela ne sert à rien, mais plutôt que cela ne sert pas à grand-chose dans un environnement de guerre électronique .

La troisième raison est la volonté des industriels d'émettre des brevets, c’est-à que le coût est justifié par rapport à la « nouveauté » technologique. Il en vient donc à réinventer « le fil à couper le beurre » en y intégrant des calculateurs, de L'IA et des systèmes lasers ! Cela sert surtout à ne pas fermer les bureaux d’études qui sont la vraie raison de ce choix et la plus-value des entreprises.

La quatrième raison est la norme. Oui, dans un monde normé, en particulier en Europe, il est impossible de faire quelque chose si ce n’est régi par un texte de loi ! C’est le cas des moteurs diesel, des poudres et autres substances chimiques, des normes environnementales, du respect des diversités, etc., etc.

La cinquième raison est humaine et matériel, le fameux coût de la main-d’œuvre qui en France par exemple représente une part non négligeable du coût d’un produit comme celui de la matière première.

Mis bout à bout, toutes ces raisons font exploser le prix des engins et justifient que l’on achète à l’étranger ! Et quand on ne le fait pas, on se retrouve avec des engins très chers par rapport à ce qu’ils sont. Le Griffon avoisine les 2 millions d’euros, le Jaguars 6 millions, le Caesar 5 millions, le Leclerc entre 9,5 et 12 millions d’euros, le Rafale autour de 100 millions de pièces, etc.

Cela était justifié dans les années 2000 par la fin de la conscription et de l’armée de masse et la volonté de rester accolé au standing américain.

La question aujourd’hui est de savoir s’il n’est pas temps de refaire machine arrière et de rechanger de modèle. Les généraux se le posent mais sont « coincés » par ce qui est proposé par l’industrie et la nature de la menace. Comme moi, ils pensent à juste titre que seule la technologie avec des capteurs, de l’électronique, des brouilleurs, des protections actives sauvera les blindés sur le champ de bataille. Mais cela a représenté un effort très important par rapport à ce que cela pourrait donner comme avantage sur le terrain.

Les récents « échecs » des protections actives israéliennes et russes sur leurs théâtre d’opération respectif ont en partie « refroidi » ma « croyance » en la protection active. Pratiquement tous les systèmes en Ukraine trouvent une parade entre 2 et 6 mois après la mise en service. Il y a même des cas où cela n’a même rien changé du tout.

Le retour de l’entraînement et des savoir-faire

Et si en fait, on faisait tous fausse route ? Et si la solution ne venait pas par quelque chose de plus modulable et adaptatif : l’homme ?

Dans les années 80, les chars AMX-30 qui composaient le corps de bataille ne pouvaient pas prétendre disposer d'une protection digne des standards de l’époque. On apprenait alors aux équipages à se servir de leurs têtes, de leur sens de l’observation et de l’apprentissage reçu pour se protéger des menaces. Leur savoir-faire a bien souvent surpris les « jeunes » équipages Leclerc qui n’appliquaient pas les savoir-faire de base et qui se faisaient « détruire » en caponnière par les vieux malins en « 30 ».

FORAD (forces adverses) ne respectant pas les manuels mais connaissant le terrain infligeaient toujours une mauvaise surprise à tous ceux qui oubliaient les fondamentaux. Même en infériorité, bien employés, ils s’infiltraient dans les moindres failles du terrain non couvert pour prendre les forces à revers ou de flancs. Ici, nulle protection ni « tir en roulant » ne sert à quelque chose car la guerre a des lois qui disent que celui qui montre son c.l en général finit mal.

Blague à part, le savoir-faire était l’essentiel de l’avantage de l’armée française pendant près de 40 ans. Avec l’Indochine et l’Algérie, l’armée a appris à être rustique. Avec la force de dissuasion, elle a appris à être dispersée et avec l’ennemi communiste, elle a appris à être rusée.

L’armée française était une belle armée qui restait un obstacle de première ordre pour tout adversaire à cette époque. Elle le montre en 1991 et bien des fois plus tard.

Mais cela s'est perdu, en grande partie par le retour dans l’OTAN et la technologisation de la société militaire qui est allée de pair avec son « américanisation ». Dans les années 80, nous étions fiers de faire « à la française ». Aujourd'hui, nous faisons comme les Américains et atteignons les mêmes résultats…


Mais que faudrait-il faire alors ?


Réapprendre la tactique des petites unités. Apprendre la manœuvre et l’exécution de la manœuvre au niveau supérieur. Retrouver la « friction » propre au déploiement réel. Un jour, j’ai parlé de cheminement à un jeune lieutenant, à ma grande surprise, il ne savait pas ce que c’était. Il faut réapprendre à se déplacer sans protection et couverture, à prendre ces cheminements pour ne pas être décelé ou le moins longtemps possible, savoir réagir à la menace, savoir se camoufler à un niveau supérieur (visuel, infrarouge, radio, électromagnétique). À savoir se battre en dégradé tout le temps (réapprendre la topo, les cartes, à désigner) mais aussi l’endurance. À ce poster au meilleur endroit, à être le plus discret, à travailler les positions de rechange, à faire attention aux détails. À savoir ensuite se servir de ses armes dans toutes configurations (mais il ne faut pas 8 modes dégradés !!). à faire la guerre avec la machine et des hommes.

Prendre en compte le ravitaillement sous contrainte, la récupération des engins sur le terrain, sous menaces aériennes ou autres.

Il faut réapprendre à se disperser, à communiquer en filaire (oui, je ne rigole pas), à envoyer des ordres sous pli pour la discrétion en estafettes. En gros, il faut réapprendre à faire la guerre.

Les esprits chagrins me répondraient : « Mais, c’est ce que l’on fait déjà ! »

Oui, moi je parle d’un niveau supérieur. Il suffit de voir le pauvre camouflage qui recouvre les véhicules pour comprendre d’où l’on vient.




Il faut que les soldats remontent dans leurs engins et sortent en équipages (groupes, canon) en peloton : section, en escadron : compagnie et surtout en interarmes multidomaines. Il faut pas seulement constater les niveaux, il faut sanctionner de notes.

Mais cela impose de disposer de tous les équipements nécessaires pour rendre la manœuvre réaliste. Il faut du concret. Il faut une disponibilité opérationnelle des unités à 90 %. Il ne faut pas manquer d’un camion, ni d’un bouton manche (pour les férus d’histoire).

Mais faire cela impose à l’État de dépenser des sommes folles qu’il n’a pas. Alors, comment peut-on retrouver cette armée prête au combat sans avoir à dépoiler l’autre moitié ? Il faut faire des choix technologiques draconiens. Il faut savoir où l’on met la technologie et où cela est un « luxe ».

Le low-cost est une des solutions pour arriver à avoir de l’équipement sans se ruiner. Je pense en particulier au char qui est ma passion. Je l’avais déjà écrit, il faudrait faire des engins moins prétentieux technologiquement au moment même où tout le monde fait l’inverse. Marc Chassillan parle de char employable, mais je parle de quelque chose d’autre encore. Le char low cost.

Comment fait-on ? On prend un char classique, on y investit le moins de nouvelles technologies et de brevets, on y met le moins de spécifications et on recherche la simplification au maximum.

De quoi a-t-on besoin ? Il ne faut pas qu’il soit ni trop lourd, ni trop volumineux (plutôt le contraire) pour passer partout sans trop de soutien (pour ma part, de la taille de l’AMX-10 RC, voire moins…). Qu’il soit facile à concevoir, à produire, à entretenir et à réparer. Qu’il offre une capacité de frappes contre toute cible réglementaire entre 0 et 2000 maximum avec une excellence en dessous de 1000 m. Qu’il est des tables de tirs pour tirer comme une pièce d’artillerie.

Sa protection sera sa mobilité, sa taille et un blindage passif qui couvre le maximum de surface autour de 150 mm. L’optique ou l’optronique doit être le plus simple à intégrer, à changer et à utiliser.

Il faut des formes qui favorisent le camouflage (le masque carré du Leclerc se voit dans la campagne comme le nez au milieu de la figure !). Un moteur simple diesel fiable sans garniture moderne, comme d’ailleurs son train de roulement. Je reste un adepte du chargement automatique et de l’équipage à trois hommes dont deux en tourelle. 70 km/h, 800 ou 1000 ch autour de 30 tonnes. Vous me direz qu’il s’agit d’un char moyen ou léger. Non, un char de manœuvre d’ensemble. Un char pour la guerre ou tous les armements, les armes et les armées complètent leurs actions.

La question est de savoir s'il est utile d’avoir un système complexe de numérisation dans ce véhicule. Il faut des écrans pour chaque membre d’équipage, il faut un système de navigation inertielle ou passif. Une aide à la navigation pratique tirée du marché (sans sécurisation particulière). Un bon moyen de communication fiable. Maintenant, doit-il connaître la position de toute la division ? Je ne pense pas car il va être seul une grande partie de son temps sur le champ de bataille. Il devra penser à sa discrétion et sa protection tout le temps, donc cela impose de ne pas rester collé derrière l’écran.
Les « spécialistes » rigolaient de la présence de composants de machine à laver dans les composants de chars russes, mais ici, ce sera la même chose. C’est plus la capacité obtenue que la nature de cette capacité qui fera le choix de la technologie. En clair, ne réinventons pas le fil à couper le beurre pour faire des brevets.

La vidéo sera les moyens optiques principaux. Ils sont globalement trouvables à bas coût puisque l’on les met même sur des drones suicides ou sur les équipements civils. Certes, ils sont moins performants que les systèmes optiques, mais ils sont plus faciles à intégrer, à monter et à changer.

Le char sera le support d’une famille d’engins comportant un VCI, un véhicule de dépannage, un véhicule du génie, d’artillerie sol/air et sol/sol etc.


Il y aura le maximum de composants commun pour faire des économies. Ces engins sont tous perdables de toute manière. Le but est de protéger l’homme le plus longtemps possible mais pas de sauver la machine.


La communication devra faire l’effort de haute technologie pour la sécurité et pour la discrétion. Les drones et missiles tactiques de l’infanterie seront simples et à bas coût.

L’idée générale est que tout ce qui peut être détruit par conception (munitions, FPV, etc.) ou par action (char, VCI, VBL, VHL divers) doit être à bas coût et tout ce qui apporte une plus-value (transmission, guerre électronique, radars, NEB, poste de commandement etc..) doit être technologiquement avancé.

Comment faire la guerre avec ce type d’armée ? L’effet papillon.

Ici, le maître mot de ce combat est la complémentarité des équipements sur le champ de bataille plus que l’effet d’une arme principale ou d’un système d’arme. En clair, la manœuvre est imaginée par rapport à la mission donnée. Le but est ici de bien définir les phases de l’attaque ou de la défense pour atteindre l’objectif de mission. Puis vint la conception. Établir les moyens nécessaires, ou, quand, et combien de temps ils doivent intervenir. Quels moyens pour les soutenir, par où, quand et comment ? Puis il y a exécuter la mission en prenant en compte les imprévus et les aléas du combat, voire revoir le plan si les pertes sont trop importantes.

Si jusque là, il n’y a rien de nouveau, le niveau de la manœuvre est bien différent. Il ne s’agit plus de faire manœuvrer des divisions ou des bataillons mais des unités de la taille du véhicule ou du groupe. La seconde « nouveauté » sera de préparer une nouvelle manœuvre qui sera le contre-renseignement. Ici, il faut organiser toute manœuvre sans cette phase. Comme il est dit, il y a des centaines de drones de tout type qui surveillent le champ de bataille. C’est ceux-ci qui alertent les opérateurs FPV lorsqu’il y a une attaque. Sans la neutralisation du renseignement, pas d’offensive possible.

Pour cela, il faut neutraliser les drones ennemis, attaquer leurs postes de commandes, brouiller ou suivre leurs communications. Dans une phase initiale, des drones goniométriques seraient dispersés chez l’ennemi de manière discrète. Écoutant l’ennemi, ils vous informeront de la couverture électromagnétique du terrain.

Puis des drones d’interception attaqueront les drones de renseignement ennemis. Le trou dans le secteur d’observation permettra aux véhicules et aux hommes de se déplacer pendant un temps limité. De poste en poste, les véhicules et les hommes se déplacent dans la zone grise jusqu’à attaquer les positions ennemies ou agrandir la zone grise. L’artillerie neutralise les positions ennemies repérées. Les drones d’observation amis recherchent les positions des pièces d’artillerie et/ou des opérateurs drones. Dans cette guerre, l’action des uns sert aux autres et ainsi ce n’est pas seulement la complémentarité des moyens ou des effets qui est demandée, mais aussi de la manœuvre et de l’action.

Les unités de contact, une fois leurs déplacements effectués, doivent absolument se camoufler de la manière la plus complète pour ne pas être pris à partie par l’ennemi. C’est là où la taille des engins aide. Mais aussi la fiabilité du véhicule car il ne sera pas possible de le soutenir directement pendant un certain temps. L’autonomie propre au véhicule mais aussi celle de l’équipage est alors primordiale. Tout doit pouvoir être réparé par deux ou trois hommes. Tous les organes (moteurs, optroniques, boîtier de commande, etc.) doivent pouvoir être démontables et interchangeables avec le minimum de moyens externes, voire pas du tout.

Le cœur de cette manœuvre sera l’homme. Les soldats doivent avoir l’essentiel, une tête bien faite, des savoir-faire de combat au contact maîtrisés et une connaissance d’armes faciles d’emploi. Leurs confiances en leurs compétences leurs permettront d’effectuer des tâches complexes qui leurs donneront l’avantage.


Le combat sera long et meurtrier. Il y aura des pertes, mais le front moderne pourra s’ouvrir à celui qui maîtrisera le mieux les savoir-faire tactiques, celui qui fera preuve de plus de ruse, de coordination et de complémentarité. Nul besoin à tous les niveaux de technologies ultra-pointues. Il faut des hommes entraînés, maîtrisant leurs armements, prompts à se servir de leurs meilleures armes, leurs cerveaux et leurs savoir-faire.










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