L’échec russe annoncé en Ukraine : de l’utilité de penser contre soi-même.

 

« Qui est conforme à la cohérence et au bon sens », telle est une des définition de la logique. Ma vie professionnelle me permet d’avoir des discussions intéressantes et souvent contradictoires. La part de la rhétorique est alors aussi importante que la thèse que l’on défend. Le pragmatisme à la française propre à l’influence de Descartes est souvent le ciment des discussions.

Il peut alors y avoir des logiques qui s’opposent et l’on s’enferme dans un duel entre deux blocs, l’un refusant d’accepter que l’autre pourrait avoir raison. Cette position est particulièrement difficile à tenir lorsqu’il s’agit de choses aussi complexes que la politique, la diplomatie ou la guerre.


Le dernier débat en date portait sur l’échec russe annoncé en Ukraine.

Mon contradicteur soutenait que les Russes avaient perdu la guerre en 2014 car ils avaient échoué à garder l’Ukraine dans la sphère d’influence russe face à une CIA et une Europe plus persuasives.

Le deuxième argument consistait à dire que, suite à cette guerre, même s’il y avait un accord et l’annexion de l’Est de l’Ukraine, la Russie avait perdu car les Ukrainiens ne retournerait jamais dans le giron russe. Le troisième point était que la Russie n’avait pas gagné car les bombardements et les nouveaux drones et robots ukrainiens allaient faire céder la peuple russe. Il soutenait aussi que, s’il y avait un accord, 5 ans après les Russes reprendraient la guerre pour conquérir l’Ukraine, voire les pays Baltes.

Si la logique de mon contradicteur semble imparable, je ne suis pourtant pas d’accord avec lui.


Sur l’échec en 2014. «La révolution» de Maïdan a été, comme on le sait maintenant, téléguidée par l’occident, en particulier les Etats-Unis (1). Pour une majorité d’Ukrainiens qui avaient mis en place le président Viktor Ianoukovitch, ce fut une trahison, ce qui provoqua la guerre. Comme souvent dans les guerres civiles, tout le monde n’est pas tout blanc ou tout noir. Cette révolution était-elle si populaire que l’on veut nous faire croire ? Je pense que la descente aux enfers commence à ce moment là : perte de la Crimée, guerre civile au Donbass.

Après cette révolution, avec, La Russie juge dangereuse l’intensification de l’influence occidentale en Ukraine. Le 24 février 2022, Vladimir Poutine parle de "démilitarisation", de "neutralisation", ou encore de "dénazification" de l’Ukraine. Et c’est ici que l’on touche à l’affect et à l’irrationnel. Pour les Russes, leur pays s’est construit autour de la principauté de Kiev. Ainsi, à leurs yeux, l’Ukraine n’est pas simplement un pays voisin, c’est plus qu’un pays frère car c’est le berceau de leur peuple, l’origine de leur histoire. Le nom « Ukraine » signifie d’ailleurs « les marches », les confins, la « province frontière ». Les Russes appelle aussi l’Ukraine la « petite Russie » et elle est l’un des trois pays slaves avec la Biélorussie. Pour les Russes, « avoir » l’Ukraine comme la Biélorussie dans la sphère d’influence, c’est être un empire. Sans l’Ukraine, la Russie n’est qu’une puissance régionale.


De Plus, ce pays frère est menacé par l’ennemi historique de la Grande Guerre patriotique, les nazis. Comme les mouvements nationalistes ukrainiens s’appuient sur des figures politiques douteuses comme Stepan Bandera (2) ou Andriy Melnik (3). La Deuxième Guerre mondiale a été un combat contre ce type d’individus qui ont soutenu le régime hitlérien. Dans un univers historique bercé des sacrifices de la Grande Guerre patriotique (20 millions de Soviétiques tués pendant la guerre), il était facile de mobiliser la Russie pour cette nouvelle « croisade ».

De Plus, les alliés des Ukrainiens sont presque tous les alliés des allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour les Russes, le parallèle fut vite fait.

Au yeux des Occidentaux, ces concepts n’existent pas. Il n’y a que la rationalité des intérêts. C’est pour cela qu’ils sont convaincus que les Russes veulent conquérir l’Ukraine, puis les pays Baltes. Les Russes, aux contraire, disaient ne vouloir que la garantie que l’Ukraine reste dans la sphère d’influence et ne pas souhaiter faire « souffrir » le peuple frère. D’ailleurs, comparé à d’autres guerres qu’ils ont mené et malgré les apparences, les Russes semblent faire preuve d’une certaine retenue en Ukraine. En effet, les Soviétiques, et les Russes ensuite, n’ont jamais été soucieux des pertes civiles chez l’adversaire. En Afghanistan, en Syrie, ils ont bombardé copieusement les zones habitées. A la guerre, toute mort civile est considérée comme une mort de trop, mais, étonnamment, je dirais que les Russes infligent peu de pertes civiles par rapport à leur habitude. D’ailleurs, cela « agace » les plus va-t-en guerre en Russie qui reprochent au pouvoir d’être trop « mollasson » avec l’ennemi.


Quant à la séparation définitive de la Russie et de l’Ukraine, là encore, il ne faut pas oublier l’aspect psychologique et diplomatique d’une guerre.

Mon avis est que Poutine jouera la carte militaire jusqu’au moment où il verra l’alliance se fragiliser. Il sait qu’avec le temps, les peuples européens se lasseront de cette guerre et éliront une nouvelle classe politique qui sera moins hostile à un dialogue avec la Russie. Cela pourrait être amplifié par la crise migratoire et économique en Europe. Il a vu les États-Unis changer de position avec l’élection de Trump et cela pourrait aussi arriver en Europe. Le « jusqu’au dernier Ukrainien » pourrait laisser aussi des traces dans une population ukrainienne qui commence à être fatiguée de la guerre et de son gouvernement. L’après-guerre pourrait être encore très dure pour eux car les Occidentaux pourraient demander le remboursement des aides. Il y aura alors beaucoup de questions sur les raisons et les modalités de cette guerre. Et c’est peut être là-dessus que compte le plus Poutine. Une fois épuisée, la Russie pourrait réapparaître aux Ukrainiens comme ce pays frère qui avait prévenu qu’il ne fallait pas faire confiance à l’occident et rester sagement sous la protection du « grand frère ». Naturellement, cela est pure spéculation mais pourrait néanmoins être le chemin pris à la fin de la guerre.

Les Pays baltes, quant à eux, ne sont pas slaves même si y vivent des russophones. L’erreur des Pays baltes serait de persévérer dans la marginalisation à l’extrême de cette population russophone, ce qui engendrerait une réponse des Russes. Mais sans une provocation de leur côté, il y a fort à parier que les Russes n’iraient pas chercher le conflit.

En ce qui concerne la victoire au sol, le lecteur pourra se référer à mes anciens articles sur le sujet.


La guerre comme les hommes ne sont pas fait que d’un seul bois, mais d’un mélange complexe dont qu’il est difficile de toujours définir objectivement. La nature humaine n’est pas toujours logique, et peut suivre un affect sentimental. Ainsi un dirigeant peut prendre des décisions de son point de vue parfaitement cohérentes, mais qui peuvent paraître irrationnelle à certains. Cela oblige les Occidentaux à sortir de leur « zone de confort » cartésienne pour envisager un monde plus flou et trouble où règne le brouillard de la guerre et où l’on cherche une voie pour définir un semblant de vérité.

Peut-être ai-je entièrement tord ou peut-être est-ce mon contradicteur qui se trompait totalement, mais il ne faut surtout pas s’interdire de penser différemment ou « contre soi-même » et de voir les choses du point de vue de l’adversaire du moment, pour éviter une prochaine « surprise ».




(1) https://www.youtube.com/watch?v=U2fYcHLouXY ; https://geneva.usmission.gov/2013/12/17/assistant-secretary-nuland-speaks-at-u-s-ukraine-foundation-conference/ ; https://www.cbsnews.com/news/us-victoria-nuland-wades-into-ukraine-turmoil-over-yanukovich/ ; https://www.bbc.com/news/world-europe-26079957 ;


(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Stepan_Bandera ; https://www.youtube.com/watch?=4ZAXouH9iXM ; https://www.monde-diplomatique.fr/2022/03/RIMBERT/64441 ; https://www.franceinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/guerre-en-ukraine-quatre-questions-sur-stepan-bandera-figure-historique-presentee-par-la-propagande-russe-comme-le-symbole-de-la-nazification-du-pays_5683016.html


(3) https://www.rfi.fr/fr/europe/20260526-l-ukraine-inhume-andriy-melnyk-une-grande-figure-nationaliste-controvers%C3%A9e-pour-ses-liens-avec-les-nazis

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