Y-a t’il une stratégie iranienne ?

 


Dans une guerre où l’information est une arme, et où le mensonge est roi, il y est difficile de discerner le faux du vrai. Donc, pour essayer d’approcher « une » vérité, il faut chercher des signaux clairs. Ici, je tenterai de mettre en évidence la stratégie de l’Iran et la réponse américaine. Le propos de mon texte n’est pas ici de glorifier ou de condamner l’un des deux camps, mais d’essayer d’analyser le plus froidement possible, les pistes de l’avenir du conflit.

Pour comprendre la stratégie iranienne, il faut regarder quelles cibles ont été frappées. A la grande surprise de tous, les frappes ont concerné principalement les installations militaires dans le Golfe. A la différence de la guerre des 12 jours durant laquelle seul Israël avait été visé, cette fois-ci, toutes les installations dignes d’intérêt militaire ont été frappées dans la Golfe. Régis le Sommier a expliqué que les Iraniens avaient analysé les deux guerres du Golfe et leurs échecs. Les Alliés ont toujours profité du temps diplomatique pour déployer des forces militaires et ainsi eu le temps de ce mettre en place. Les Iraniens ont donc, par leurs frappes, empêché ce déploiement. Les unités qui sont actuellement déployées par les Américains sont d’ailleurs, soit embarquées sur navires, soit aérotransportées.

Autre constatation, l’impossibilité des frappes à décapiter le pouvoir ou la chaîne de commandement. La structure politico-religieuse est en effet plus complexe à neutraliser car elle s’appuie sur une structure plus transversale du pouvoir. En effet, il n’y a pas un leader unique qui, une fois décapité, entraînerait la chute du régime comme cela s’est passé pour Saddam Hussein, mais une structure mêlant religieux et politique qui est plus difficile à dissoudre.

Pour la chaîne de commandement, les Iraniens ont aussi compris qu’une structure pyramidale était trop sensible aux attaques. Ils ont décentralisé leur chaîne de commandement à l’échelon régional. D’ailleurs, cela est conforme aux comptes-rendus du début de guerre qui annonçaient que les officiers avaient quitté leurs postes. Cela étaient peut-être préparé en cas d’attaque pour que la chaîne de commandement ne soit pas décapitée.

Autre remarque, la continuité des tirs des missiles et leur amélioration. Au début de la guerre, la riposte initiale des Iraniens était en priorité effectuée par des missiles d’anciennes générations. Ces missiles ont usé les défenses sol air des pays du Golfe et d’Israël mais aussi des alliés de la région. Maintenant, il apparaît que les missiles tirés sont de plus en plus sophistiqués et difficile à intercepter. Cela met sous pression les défenses et la résistance morale des populations sous les bombes. Pour tirer des missiles, il faut aussi avoir des sites de lancement ou des porteurs.

C’est ici que la nature du terrain et la taille du pays favorisent la dispersion et la dissimulation des vecteurs. Des vidéos de propagande montrent des lancements dans des caches camouflées. On sait que les Iraniens disposent de tunnels qui servent non seulement de dépôts mais aussi de véritables routes pour multiplier les sites de bombardement. Ils pourraient aussi laisser les armes les moins essentielles à portée des armes de la coalition. Naturellement, ce n’est pas global, mais il est possible qu’un certain nombre d’équipements, en particulier les armes de type occidentale difficile à soutenir, servent de cibles pendant que les armes essentielles restent encore, pour l’instant, cachées. On sait que les Iraniens emploient aussi beaucoup de leurres et l’on peut se poser la question de la quantité de vraies cibles ayant un intérêt militaire qui ont été réellement détruites.

La propagande annonce aussi que des armes encore plus modernes pourraient entrer en action. La précision des frappes ici n’est pas le point fort des armes longue distance, comme on le voit avec l’utilisation de missiles à sous-munitions. Mais ces armes rendent caduque l’emploi du dôme de fer. L’effet recherché est à la fois informationnel et moral. Si des armes plus précise rentraient en action, cela pourrait infléchir le cour des opérations.

La réalité des proxys. L’Iran peut s’appuyer sur le soutien de nombreux proxys au Moyen-Orient, comme le Hezbollah et les Houthis, mais aussi les milices chiites en Irak. Ces milices bien entamées par les frappes des Israéliens et des Américains avaient, pensait-on, perdu toute capacité de frappe, mais il semble que, même réduites, ces capacités restent existantes. Les frappes venant du Liban sur Israël et le risque de blocage du détroit de Bab-el-Mandeb pourraient entraîner une multiplication des fronts qui pourrait, là encore, fixer les Américains dans une guerre longue.

La volonté d’une confrontation terrestre. Au vu des technologies employées par le Hezbollah au Liban, une intervention militaire au sol risque d’être plus complexe que par la passé. La montée technologique, en particulier dans les missiles antichars, peuvent faire craindre des pertes terrestres aux forces blindés israéliennes. La présence de missiles sol air pourrait gêner toutes les opérations d’appui américaine. En effet, jusqu’à présent, les appareils de la coalition volaient à une certaine altitude, ce qui les rendait moins sensibles aux défenses sol air. La nécessité de faire de l’appui feu et de la projection de forces par héliportage imposera de descendre plus bas ce qui mettra à la portée des missiles sol/air portatifs. Puis il y a les drones FPV. Je rappelle que 80 % des pertes en Ukraine sont imputables aux drones. On pense que la raison du blocage est uniquement imputable aux tactiques des deux camps, mais on pourrait découvrir que ces armes sont bien plus complexes à neutraliser et donc pourraient jouer un rôle majeur dans le action terrestre.

Par ailleurs, il reste des moyens de faire basculer la situation dans le Golfe à l’aide de frappes dans les stations de désalinisation qui fournissent de l’eau à des millions d’individus dans la région. Ces populations pourraient devoir migrer, ce qui entraînerait une catastrophe humanitaire touchant non seulement le Golfe mais aussi l’Europe. L’Iran dispose toujours de sous-marins qui sont en mesure de tirer des missiles mer/mer, mais aussi des torpilles Shark. Ces torpilles, d’origine soviétique, sont capable d’aller à grande vitesse dans l’eau et pour l’instant n’ont jamais été engagés. Elles aussi pourraient menacer une flotte amphibie s’approchant de la côte. Il y a aussi tous les missiles anti navires qui sont pour l’instant cachés et qui pourraient frapper au moment opportun. S’il sont capable de cacher des missiles longue portée, ils sont capable de cacher des missiles anti navires. Les Iraniens pourraient également bloquer le détroit d’Ormuz. Le minage de ce goulot est facile et rapide et pourrait entraîner une crise économique majeure à l’image de la crise pétrolière de 1973.

En poursuivant les frappes, l’Iran impose une pression sur l’ensemble des pays alliés de la coalition et pourrait affaiblir la force morale de ceux-ci à poursuivre la lutte. La pression mondiale des partenaires qui viendraient à subir une crise économique majeure pourrait engager la coalition occidentale. Cette guerre pourrait même voir l’OTAN disparaître autant par la volonté américaine qui se plaint du manque d’engagement, que d’un certain nombre de pays alliés qui seraient lassés du comportement désinvolte des Américains. Au États-Unis mêmes, les élections de mi-mandat pourrait voir une inflexion de la stratégie américaine. La fatigue opérationnelle et la réduction des stocks des Israéliens pourraient imposer de baisser la pression et de chercher à obtenir un résultat stratégique sous une autre forme.

Le choix de détruire les installations nucléaires en Iran de manière totale pourrait représenter un but de guerre atteignable et surtout permettre de justifier la fin des opérations. Cela mettrait en évidence le bien fondé de la stratégie iranienne et la faiblesse du plan initial de la coalition. Il est même possible que ce soit les Iraniens qui poursuivent le conflit et montrent qu’ils imposent une paix. Cela n’est pas actuellement le cas mais c’est un scénario que l’on ne peut pas négliger entièrement.

D’autre part, il ne faut pas sous estimer l’efficacité des frappes de la coalition, ni la qualité des armes employées par celle-ci. Les Américains disposent de capacités dont aucune nation ne dispose. Il est aussi possible que les Iraniens n’aient pas les stocks pour pour poursuivre ce type de guerre et donc soient obligés d’accepter la défaite. Il est aussi possible que des dirigeant iraniens estiment que le coût de la guerre est trop élevé. De nombreux facteurs peuvent ainsi faire basculer la confrontation. Quoiqu’il en soit, il est essentiel pour nous que cette guerre ne décrédibilise pas trop l’allié américain car ici, ce n’est pas seulement la responsabilité israélo-américaine qui est en jeu, mais celle de l’occident tout entier.

Commentaires