La tendance actuelle en occident est l’amélioration des montures existantes, pensez-vous qu’il s’agissent de la solution à nos problèmes ?
Je pense que le problème vient en partie de l’absence d’une stratégie claire et donc d’une doctrine liée à la stratégie. Aujourd’hui les militaires se focalisent sur des standards technologiques alors qu’ils devraient s’atteler à une réflexion profonde sur la manière de faire la guerre. En fait, ils pensent qu’il est primordial de répondre à la question de comment la faire la guerre, alors qu’ils devraient se demander comment la gagner.
La raison à cela est autant politique que sociétale. Les Américains ont imposé, à partir des années 1980, des standards technologiques à leurs alliés. Eux-mêmes valorisaient les armées technologiques avec lesquelles ils travaillaient à « égalité » et méprisaient les autres qui ne devaient plus être que des « supplétifs » de leur politique. Les Européens ,en plus, se sont enfermés dans une politique de « non puissance », actant la domination américaine mais aussi la fin de la puissance militaire comme « moyen » dans les relations internationales.
En conséquence, en France nous avons un « stock » de 225 chars, certes technologiquement avancés, mais conçus en pleine Guerre froide. Or, le monde a changé depuis les années 1980. Et il change plus vite que la vision politique. Les politiques, en Europe, n’ont pas eu de vision stratégique car ils n’en avaient pas besoin. Aujourd’hui, retrouver une réflexion nécessaire à l’élaboration d’une vision commune dans un pays aussi divisé que la France ou une entité telle que l’Union européenne paraît très difficile. C’est pour cela qu’il existe des contradictions dans la « stratégie » française. Il n’est pas possible de protéger par notre dissuasion à la fois la France et l’Europe. Il n’est pas non plus possible de parler d’indépendance ou de souveraineté tout en achetant du matériel militaire à des pays extra européens etc.
Et cela se répercute au niveau des militaires. Comprendre le dessein politique est difficile et donc avoir une stratégie aussi. Le plus simple alors est de continuer ce que l’on faisait avant et la modernisation des plateformes existantes est à l’image de cette situation.
Quel serait alors, selon vous, le char dont la France aurait besoin ?
La première question à se poser est : «Que voulons-nous faire ? ». Il est certain que demain, nos armées vont se retrouver face à des adversaires disposant d’un nouveau panel de capacités. Il y aura les drones, en premier lieu, qui vont se généraliser sur tous les théâtres d’opération. Il va y avoir la distanciation, c’est-à-dire un combat qui se fait entre des forces ennemies positionnées de plus en plus loin en raison de la portée et de la précision des armes. La ligne de front se transformera en zone de front plus ou moins large. Paradoxalement cependant, les corps à corps se multiplieront, car les unités vont, par la tactique, s’approcher de plus en plus pour s’accaparer la ligne de contact. La raison de ces corps à corps est multiples. Il y aura la nature de la progression : l’on va chercher à se dissimuler le plus possible pour aller au contact. Outre le cheminement, il y aura l’emploi du camouflage.
Il y a aussi la tactique de ce coller à l’ennemi ce qui induira une « protection » à travers l’impossibilité pour lui de tirer par peur de tir fratricide.
Enfin, la désorganisation de la zone de combat en raison du feu fera que les troupes se mélangeront plus facilement par dilution (plus d’espace entre unités, moins de troupes en première ligne, plus de profondeur).
Le char, ici, aura, à mon sens, trois rôles. Le premier est celui d’arme d’appui feu direct et indirect. Cela est permis par la polyvalence du canon. Il peut traiter rapidement tout ennemi repéré par surprise et grande précision. Il est en effet plus rapide en réaction qu’un tir d’artillerie (le char peut tirer en moins de 10s là ou il faut 3mn environ à l’artillerie). Il est plus précis (il faut souvent plusieurs obus pour faire but à l’artillerie alors que le char n’en tire qu’un). Enfin, la furtivité de son attaque sera un atout : comme il n’y a pas de tir dans la zone, l’obus frappera sans que le son du tir ne soit perçu par la cible.
La seconde fonction est la percée. Malgré tout, le char profite de son blindage pour continuer à avancer là où beaucoup sont déjà fixés. Le char résiste à plus d’agressions que tous les véhicules du champ de bataille (à l’exception de certains VCI lourds). Il faut souvent une soixantaine de drones pour être neutralisé, par exemple.
Mais il a aussi un troisième rôle qui est l’action sur l’environnement obtenu par sa polyvalence. Il peut, en effet, disposer d’une lame bulldozer et des charrues de déminages. Il peut aussi servir à des séries de véhicules divers qui vont du poseur de pont, de canon automoteur, de lance missile sol/air ou sol/sol, de véhicules de génie, de dépannage etc. Cette polyvalence est plus complète que celle des véhicules à roues en raison de la souplesse tactique de la chenille. Cette polyvalence est toujours le plus du char.
Mais un tel char n’est-il pas en service aujourd’hui ? Quel est la différence entre votre vision du char et les chars actuels ?
Vous avez raison, je ne prétends pas réinventer le fil à couper le beurre. La différence, justement, est peut être là. Le char de bataille actuel, malgré l’ensemble de ses capacités multipliées (puissance de feu, mobilité, protection, communication), n’a pas su emporter la décision sur le champ de bataille. Il n’est qu’un élément de ce champ de bataille.
En le faisant devenir l’Engin Principal de Combat, on a fait tourner tous les autres équipements autour de ce lui.
Ma vision est différente, le char est un élément d’un système complet d’armée ou chaque élément a une capacité particulière à apporter à l’ensemble et cela change tout. Le char n’a plus besoin d’être le meilleur véhicule du champ de bataille car c’est l’ensemble des armes qui apporte cette capacité.
Par exemple, le char n’a plus besoin de se consacrer à la lutte antichar en priorité. Les raisons sont multiples. Les capacités vidéos permettent de voir, de cibler de plus loin et plus précisément, quelque soit l’heure et le temps qu’il fait. Le missile, l’artillerie, le drones sont ainsi capables de neutraliser, bien avant le contact, une menace blindée. Cette tendance était déjà croissante pendant les guerres précédentes (même durant la Seconde Guerre mondiale, étonnamment), mais elle s’est amplifiée lors de la numérisation de l’espace de bataille.
La vidéo, comme je disais, mais aussi les moyens de communications, permettent une attaque rapide et précise à longue distance, le char n’étant à ce moment là que le dernier élément qui participe à la lutte.
Par exemple, lors de la bataille de Robotyne en 2023, l’un des rares duel filmé mettant en scène un T72 russe affrontant 2 T64 et 6 MaxxPro, le chef d’engin russe avoua qu’il avait tiré un obus explosif qui bloqua la tourelle du char ukrainien « par chance ». C’est l’artillerie, une section de missile antichar et un champ de mine qui, en réalité, provoqua le restant des pertes. Cela montre bien l’importance de la complémentarité.
Quelles sont les conséquences de cette vision du rôle du char ?
Les conséquences sont surtout dans les exigences et les spécification du véhicule. Le véhicule n’a plus besoin de lourd tablier blindé à l’avant mais d’un blindage plus homogène. Marc Chassillan parle de 150 mm de blindage pour seulement 45 t. Je pense même qu’avec certaines technologies de tourelle téléopérée non intrusives, on pourrait encore réduire le poids.
Il faudra aussi en réduire le volume pour qu’il devienne une cible moins évidente. Je pense à l’efficacité des véhicules de type Alvis Scorpion qui sont toujours engagés au combat et qui sont appréciés pour leur vitesse et la facilité de dissimulation en raison de leur taille. Certes, le véhicule n’aura pas la taille de ce petit véhicule de reconnaissance, mais il sera d’une taille davantage « routière », en gros, de la largeur d’un camion, que celle actuellement. Cela lui apportera une meilleur mobilité opérative, car il sera moins gourmand en carburant et sera, non seulement plus facile à transporter, mais aussi plus facile à évacuer du champ de bataille. Le fait qu’il soit moins exigeant en taille et volume donne la possibilité de s’appuyer sur des technologies non spécifiques, pour les moteurs en particulier.
De plus, il ne privilégie plus le tir de munitions flèches antichars mais préféra des obus « pleins », ce qui permet d’imaginer un tube plus court et, pourquoi pas, rayé. Il devra surtout tirer des munitions explosives programmables, des munitions à effet de zone, des charges creuses puissantes et, occasionnellement, des flèches. Même s’il ne perce pas le blindage, l’obus explosif, par exemple, peut engendrer des dégâts qui rendent momentanée une menace inopérante. L’emploi d’obus charge creuse sous calibrés est aussi intéressant.
Une autre conséquence est la nécessité conceptuelle de collaborer. La communication, en premier lieu, doit entraîner la réduction de la charge de la recherche d’objectif par l’équipage. Le char, demain, sera guidé par un drone qui lui désignera des objectifs et l’itinéraire, alertera des dangers etc. C’est pour cela que je suis en faveur d’un équipage à deux hommes : le pilote navigateur et tireur chef de char, les deux membres recevant les informations pour accomplir leur mission. On comprend alors que le drone ne sera pas mis en œuvre par l’équipage, ce qui décharge d’une fonction, mais surtout permet d’imaginer une meilleure coordination par l’échelon de commandement à l’arrière.
Cela veut dire que le char ne peut plus rien faire tout seul ?
Mais les chars ne font déjà plus rien tout seul ! En réalité, sur le champ de bataille, un engin esseulé est un véhicule condamné ! Sans un panel de collaborations avec les autres armes, le char ne peut plus jouer de rôle clé.
D’ailleurs, a-t-il un jour eu ce rôle ? J’aime à rappeler que les chars allemands qui vont provoquer notre débâcle en 1940 étaient inférieurs aux chars français et c’est bien la collaboration avion/char/ antichar/ radio/ motorisation/ commandement audacieux qui va nous faire tomber. Le M4 Sherman est, lui aussi, le fruit du même schéma. Le technologisme, l’influence allemande après guerre et les guerres israélo-arabes vont influencer une pensée, à mon sens, erronée du rôle des chars.
Pour ma part, je pense que le char et l’infanterie sont et restent des armes de choc plus que de mêlée. Ce sont eux qui vont faire bouger la ligne, la guerre des derniers 1000 m. Leurs pertes risquent d’être lourdes, ce qui impose des véhicules simples techniquement pour une production rapide et facilement réparable. Il faut qu’ils soient aussi facile d’emploi pour une formation rapide des combattants non qualifiés. Les Russes ont toujours vu le char comme un « consommable ». Il faut vivre avec l’idée que le combat haute intensité engendrera des pertes en vies et en matériel. Prendre ce facteur en compte dès le temps de paix est essentiel. Vouloir une machine complexe à concevoir, à produire, à servir et à soutenir, ce qui est en partie la caractéristique des chars actuels, est le pire modèle pour un char futur.
Le général Schill comme la DGA sont pour que le char futur soit un robot, bonne ou mauvaise idée ?
Sans aucun doute une mauvaise idée, en tout cas aujourd’hui. Les raisons sont multiples. Selon le Larousse, le robot est fait pour les tâches répétitives ou les tâches dangereuses.
A priori, un char n’effectue pas de tâche répétitives. Mais il accomplit des tâches dangereuse, en effet. Le problème est que le char est un équipement complexe. Il y a des organes mécaniques comme le moteur, la chenille, le canon etc, des organes de contrôle comme les capteurs, les vidéos, les systèmes de navigations, de communications et il y a les gérants que sont les boîtiers électroniques, les interfaces, de liaison homme-machine. Cela fait beaucoup de facteurs de panne possibles.
C’est pour cela qu’il faut un certain temps pour former un équipage de char afin qu’il maîtrise l’ensemble des problèmes. Seul un équipage entraîné peut discerner la panne réelle du bug informatique ou un défaut capteur de la vraie panne mécanique.
Si le char devient un robot, il faudra fiabiliser l’ensemble du véhicule et multiplier les capteurs, ce qui ne fera qu’augmenter le prix du véhicule. Si le robot vaut plus cher que le char habité, alors on cherchera à le protéger, lui aussi, pour l’économiser, ce qui est annule l’intérêt d’avoir un robot.
Le terrain doit également être pris en compte. Comment le robot va t-il le percevoir ? Un équipage apprend comment réagir face à un obstacle même si celui-ci peut être franchi de manière plus abrupte. L’équipage choisira « d’économiser sa machine ». Il n’est pas dit que le robot aura la même réflexion.
La panne terrain est également à envisager. Souvent l’équipage est le premier intervenant et corrige de lui même le problème avec ses outils. Avec un robot, il faudra attendre l’intervention de l’équipe de maintenance.
Il y a l’aspect combat. Un équipage peut faire des erreurs mais la crainte de mourir l’incite à être prudent. Un robot n’aura pas cette peur, ce qui peut être un avantage mais aussi un inconvénient. Le trop plein d’audace peut provoquer la multiplication des erreurs et les neutralisations du robot.
Quid également de la distanciation avec le réel ? Comment interfacer avec des civils, des ONG, d’autres militaires d’autant plus s’ils sont étrangers ?
Enfin, il faut prendre en considération un autre facteurs qui est celui de l’acceptation de la mort au combat. Comme il faudra toujours des fantassins pour marquer le terrain conquis, il faudra toujours les transporter et il y aura donc toujours le risque que leurs véhicules ou eux-mêmes soient pris à partie et neutralisés. L’effort pour la protection de quelques-uns --ceux auxquels le robot évitera le danger et le risque d’y laisser la vie-- sera inévitablement mis en parallèle avec la protection dont ne bénéficieront pas ceux toujours contraints d’aller au combat. Cela peut créer un phénomène de différenciation dangereux à la cohésion de l’ensemble.

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