Réflexion doctrinale

 

Imaginons que deux puissances opposées mais égales (ou presque) s’affrontent, à savoir l’OTAN et la Russie. Je ne parle même pas de la géographie de la zone de confrontation mais juste des forces en présence. L’OTAN est plus fort dans le domaine aérien et naval, la Russie plus forte dans le domaine terrestre.

Maintenant, considérons l’hypothèse où les deux forces s’affrontent. Il y a la première phase que j’appelle le combat de rencontre. Les deux forces cherchent en même temps à prendre le dessus sur l’autre. Chacune avec ses avantages et ses faiblesses. Le premier choc est très violent, d’ailleurs c’est en général le moment où il y a le plus de pertes.

Chacun applique une stratégie visant à réduire les avantages de l’autre (stratégie anti accès par exemple) et les pertes se faisant plus lourdes, les opérations militaires finissent par ralentir si aucun des deux camps n’a pris le dessus.

Cela arrive souvent lorsque deux puissances sont de force presque égale. On se souvient de la Première Guerre mondiale, d’une certaine manière la Guerre froide, la Guerre de Corée etc. Alors commence la guerre d’usure. C’est actuellement la situation en Ukraine par exemple.


La question est de savoir si on peut éviter une guerre d’usure entre deux puissances égales.

La campagne de 1940 en France est un exemple de basculement rapide de la situation en faveur d’un camp dès le combat de rencontre. L’atout de la France était alors d’avoir préparé son armée à une guerre d’usure tout en minimisant le combat de rencontre. Elle aurait pu gagner si elle avait été cohérente avec sa doctrine en refusant le combat de rencontre et se fixant dès le départ derrière une ligne de défense. Les armées allemandes seraient ainsi tombées non pas sur des divisions en mouvement, mais sur des divisions en défensive sur un terrain préparé disposant de réserves en mesure de contre-attaquer. La percée des Ardennes n’auraient pas eu lieu ou, au pire, elle aurait été arrêtée par l’arrivée de réserves plus importantes qu’en mai 1940. Accepter une guerre de mouvement et le combat de rencontre était, intellectuellement parlant, une erreur manifeste. Maintenant, il y avait d’autres impératifs à cette manœuvre.


Le même processus peut-il se reproduire aujourd’hui ?


Pour revivre la même chose aujourd’hui, il faudrait que l’un des camps soit capable d’apporter la surprise et la vitesse sur le champ de bataille. Cela est, à mon sens, impossible aujourd’hui. Les moyens satellites modernes, la guerre électronique, le renseignement humain et informationnel (réseau sociaux, internet etc) rendent la surprise difficile, voire impossible. L’offensive ukrainienne de l’autonome 2022 est peut-être le seul contre-exemple. Les zones boisées ou urbaines ont permis le camouflage des forces d’assaut mais ensuite, il arrive toujours un moment où les forces d’assaut sont ralenties puis arrêtées dans leur progression.


La vitesse de la manœuvre est dépendante des engins employés pour celle-ci . Elle dépend également de la vitesse du commandement conditionnée par la prise de renseignement, la remontée de l’information, le traitement de l’information, son exploitation, la traduction sous forme d’ordres et de la diffusion de ceux-ci en vue de leur exécution. Il y a aussi la vitesse de la logistique avec ses moyens de soutenir, d’entretenir, de réparer les moyens mécaniques et humains.

Mais, même si vous êtes supérieur dans toutes ses branches à l’ennemi, il n’est pas garanti que vous puissiez profiter de la vitesse de votre manœuvre.

Le problème vient de ce que l’adversaire aujourd’hui peut toujours déployer des forces aussi rapidement que vous. Je pense au forces aéromobiles (hélicoptères, forces aéroportés, forces aériennes, missiles sol/sol etc).

L’adversaire utilisera ses moyens pour détruire ou ralentir les forces de contact (embuscade antichar, champ de mine, barrage d’artillerie etc) et bloquera définitivement la manœuvre en frappant le ventre mou qu’est la logistique (attaque des convois logistiques, des postes de commandement, des plots logistiques etc).

Donc, il n’est actuellement pas possible d’être sûr que l’un des deux camps puisse gagner par un coup puissant porté par surprise.


Il faudrait pour cela disposer d’engins plus rapides et plus autonomes, d’un système de commandement plus efficace, et d’une logistique moins sensible, plus flexible et réactive. Il faudrait que ces forces maîtrisent le camouflage multispectrale, qu’elles soient sobres énergétiquement et que les armes soient très précises pour minimiser le nombre de coups. Il faudrait également que, non seulement les forces de contact, mais aussi les forces de soutien, disposent de protections actives multi-spectres (anti drones, anti missiles, anti mines etc).


Nos engins ont globalement une bonne vitesse et une bonne autonomie, notre système de commandement est rapide, notre logistique est flexible. Cependant, il faut admettre le manque de protections multi-spectres à tous les niveaux. Les véhicules ne sont pas adaptés à la menace drones par exemple. Nous ne disposons pas encore des camouflages multispectrales et nous n’avons pas ou peu de discrétion et encore moins de sobriété. Nos forces de soutien sont le vrai talon d’Achille de nos forces. Elles manquent de moyens de protection de tous types. Il manque aussi une doctrine prenant en compte le nouvel environnement du champ de bataille avec des frappes à 50 km dans la profondeur de drones, par exemple.


Il est bien plus difficile aujourd’hui de déployer en première ligne un char que par le passé récent. Celui-ci doit déjà arriver à s’infiltrer sans se faire repérer sous peine de frappes de drones ou d’artillerie. Puis il doit lancer son attaque mais l’adversaire peut alors le cibler avec toutes ses armes. C’est pour cela que la seule tactique valable est le « tir et partir ». En espérant qu’un drone ne vous ait pas suivi et qu’il ne repère pas l’endroit où vous vous êtes posté ou qu’il ne mine pas les arrières ou les pistes fraîchement déminées. Ainsi, combattre en première ligne est bien plus complexe que par le passé. Cela nécessite une préparation technique et tactique plus importante, largement en amont de chaque mission.


Nous devons, à mon sens, admettre que s’il y a un conflit entre l’OTAN et la Russie, nous devrons nous préparer à une guerre d’usure où la manœuvre sera limitée et les destructions nombreuses. Au vue des événements en Ukraine, ce qui est encore considéré comme un cas « non conforme » par nos états major pourrait, en fait, être ce à quoi nous devons nous attendre en cas de conflit. Il est essentiel de se préparer à cette guerre maintenant avant même que nous soyons engagés au combat, sous peine d’apprendre « par le sang » de nos soldats. Cette réflexion est en cours, espérons que cela n’arrive pas trop tard comme à chaque fois.

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