La guerre est souvent meurtrière mais elle a aujourd’hui un nouveau virage. Pendant des siècles, il existait la « ligne » de contact, zone où les belligérants s’affrontaient à vue et une zone arrière où les risques étaient plus faibles, voire nuls. Les armes blanches et autres arcs ne couvraient rarement plus de 300 m sur la zone de contact. Avec les armes à feu, la portée s’étant de 1000 à 3000 m au milieu du XIXe siècle. Les deux guerres mondiales avec leur modèle industrialisé va changer la donne. L’aviation, les missiles et autre artillerie frappèrent dans la profondeur. Mais leur efficacité dépendait des capacités de renseignement. En général, la zone d'affrontement est de 10km de part et d’autre de la ligne de contact. Mais il y avait beaucoup de « trous » dans l’observation de cette zone, ce qui permettait un certain degrés de manœuvre. C’est pour faire simple, le modèle de la Guerre froide.
La guerre d’aujourd’hui est une guerre informationnelle. Elle se différencie des précédentes par la couverture du renseignement. Les drones, les moyens de guerre électronique, les systèmes cyber, l’espace et les satellites permettent d’inonder d’informations les chefs modernes mais aussi n’importe quel soldat. Jamais il n’y a eu autant d’informations en temps réel à disponibilité des militaires.
La zone de contact est passée à plus de 50km de part et d’autre de la ligne. En fait, elle est même plus importante que cela. Avec des missiles tactiques et des drones longue portée, elle couvre les 100 à 300 km.
Le soldat moderne n’a plus de zone arrière « sûre » dont il disposait dans le passé. Dès qu’il se déplace, même loin dans les arrières, il peut être pris pour cible.
Nous devons prendre cette réalité en compte si nous voulons imaginer les engins du futur. Les contraintes liées à cet état de fait sont nombreuses. Les plus évidentes sont logistiques. Un véhicule doit avoir une autonomie suffisante pour mener un combat en autonomie un minimum de temps (2 à 3 jours). Il doit être fiable, facilement réparable par l’équipage et ne pas nécessiter des systèmes de soutien complexes.
Toujours liée à la logistique, c’est la facilité de la fourniture de pièces détachées en raison de risques de coupure d’approvisionnement. Cette contrainte impose que les engins engagés au contact dispose le plus de pièces communes pour limiter les flux.
Cette contrainte est aussi tactique. Le problème des pertes de certains matériels dans la profondeur peuvent entraîner un échec tactique. Par exemple, la perte d’un véhicule de déminage ou d’un véhicule d’excavation peut annuler une attaque. La question se pose alors de savoir s’il ne serait pas plus pratique de disposer d’engins plus polyvalents. Cela ne se pratique pas en France mais d’autres pays n’hésitent pas à équiper les chars de la lame ou de dispositifs de déminage.
Dans cette guerre, il s’agit d’occuper le terrain. Il n’est pas nécessaire de mettre beaucoup de soldats (un groupe tient un village) surtout s’ils disposent d’une bonne liaison et d’un fort appui. L’appui type est d’abord le drone aérien et terrestre. Il permet d’observer, de guider, d’attaquer, de ravitailler au profit de l’unité sur le terrain. Le front de quelques kilomètres en Ukraine est quelquefois tenu par une dizaine d’opérateurs drones.
Puis, il y a l’artillerie et l’aviation. Ceux-ci privilégient surtout des cibles de valeur tactique. Au plus près, c’est le mortier qui fait ce travail d’appui feu avec le char quand il y en a un.
Comme je l’ai expliqué dans un précédent article, les attaques dans la profondeur sont rares en raison du feu et du renseignement qui permet de neutraliser le second échelon et le soutien logistique/commandement. Les chevauchées dans la profondeur sont pour l’instant contestées et le seront dans le futur avec des armes toujours plus performantes.
Cela oblige (sauf en cas de révolution technologique) à pratiquer une guerre d’usure visant à conquérir tous les points de défense adverses.
«Les blindés conquièrent, l’infanterie occupe »
Cela fait une cinquantaine d’années qu’il y a une réflexion sur la fusion de l’infanterie mécanisée et du char. L’infanterie a besoin du char et inversement. Pour l’instant, il n’y a pas eu beaucoup de mélange des deux concepts. Le reproche étant que le char fait un mauvais VCI et le VCI, un mauvais char. L’exemple d’une tentative de concevoir un engin entre les deux est le BMP3. L’armement n’est pas aussi puissant que celui d’un char tout en ne permettant pas un transport optimum des fantassins. Le véhicule se comporte plus comme un « bon » véhicule de reconnaissance armée que comme un VCI.
La difficulté liée aux pertes de véhicules et la nécessité de monter les fantassins sur l’objectif imposent d’avoir une réflexion sur l’avenir d’un concept mixte. En Ukraine, les chars ouvrent la voie pour le déminage et livrent un feu direct sur l’objectif. Pendant que des véhicules moins bien protégés transportent les soldats. Disposer d’engins uniques d’assaut avec une puissance de feu, de la protection et la capacité à transporter les fantassins comblerait deux contraintes, à savoir la simplification de logistique et la polyvalence des équipements.
Sous forte contrainte d’attrition, les unités polyvalentes d’assaut disposant d’un panel d’équipements allant de la lame dozer ou anti-mines, du lance-bombe anti-fortification et du canon mitrailleur, seraient à même de déposer leurs groupes de combat sur l’objectif dans les meilleures conditions.
Il s’agit ici d’optimiser l’assaut malgré l’attrition. La puissance de feu étant bien supérieure à celle imaginée lors de la conception de beaucoup d’engins en Europe et dans le monde, il apparaît nécessaire d’imaginer de nouveaux standards.
La fonction étant d’ouvrir la voie et de percer, mission pour laquelle le char a été initialement conçue, le véhicule d’assaut doit être en mesure d’affronter un certain nombre de menaces avec une réelle chance de réussir.
La première menace concerne les mines. Comme je l’ai dit, le véhicule d’assaut doit pouvoir non seulement déminer avec des rouleaux ou des herses, mais aussi être capable de résister à une mine. Cela nécessite un renforcement du plancher de la caisse. Il doit aussi pouvoir résister à l’attaque de son train de roulement. Pour cela il disposera d’un double jeu de chenilles de chaque côté. En cas de chenille cassée, les autres trains de chenilles seront en mesure d’assurer la mobilité du véhicule.
La seconde menace est constituée par les missiles et drones. Outre une protection sur 360° (Marc Chassillan parle d’un blindage global de 150mm). Je suis pour que celui-ci soit composé de caissons amovibles facilement démontables pour une réparation rapide. Il faudra imaginer et installer, en complément, des grilles anti RPG pour compléter. La protection active doit compléter la protection avec des dispositifs mobiles, à l’image de l’Iron Fist, tirant deux, voire quatre, projectiles sur drone ou roquette. Les parties les plus sensibles pourraient se voir renforcer par d’autres protections actives. La protection est axée contre les projectiles charges creuses et non contre les flèches. Il doit aussi disposer de plusieurs lanceurs fumigènes larges bandes. Il doit pouvoir faire quatre ou cinq tirs, donc cela nécessite beaucoup de lanceurs ou de réduire la taille de ceux-ci.
Maintenant que l’on a empêché la pénétration du véhicule, il faut éviter sa neutralisation. L’ensemble du véhicule est compartimenté pour éviter la destruction généralisée du véhicule. Le véhicule, pour des raisons techniques (les deux trains de roulement par côté), devra être hybride. Cette hybridité n’est pas tournée vers un déplacement silencieux mais vers la mobilité et la génération d’électricité pour les systèmes embarqués. Cela permet aussi d’imaginer une double, voire une triple, motorisation. La puissance électrique nécessaire au déplacement serait fournie par deux moteurs de 500 ou 600 chevaux qui pourraient être monté soit à l’avant, côte à côte (mais séparé par une cloison), soit de manière plus originale, sur les ailes arrières. Cela permettrait d’avoir un échappement presque direct avec l’extérieur. De plus, cela évite la destruction du groupe complet en cas de frappe. Il y aurait ainsi toujours une réserve d’énergie pour le déplacement.
Enfin, des batteries haute puissance pourraient aider lorsque le groupe propulseur à fait effort et surtout servirait à alimenter les systèmes en mode discrétion et veille. Il est aussi possible de faire fonctionner un des moteur à cette même fin.
Le sommet de caisse blindée à 150mm sera aussi en deux couches. Cela impose un armement télé opéré.
Comme je l’ai déjà expliqué dans d’autre articles, la fonction feu du véhicule n’est plus antichars mais bien d’appui destruction. Un canon mortier de 90/105 pourrait suffire (120mm rayé aussi d’ailleurs). L’armement serait monté en tourelle non intrusive avec un chargement en barillet en deux parties (entre 12 et 16 obus emporté). Il faut prévoir, dès la conception, le montage de mitrailleuses anti drones de part et d’autre de la tourelle.
Mais on peut aussi monter un canon mitrailleur de 40mm ou un autre type d’armement particulier comme un lance bombe de 140/160 mm anti infrastructure.
Le véhicule devra disposer de 2 viseurs panoramiques pour le tir à multi voix (thermique, vidéo, laser) couplé directement à une mitrailleuse (7,62 mm)
Le compartiment de vie serait presque au centre arrière, en dessous de la tourelle. Il transporterait 6 combattants équipés et deux membres d’équipage. A l’arrière, il y aurait une porte d’accès à largeur d’homme. De part et d’autre de la porte, il y aurait des coffres démontables contenant vivres, munitions, équipement de santé, un robot etc. Lors de l’assaut, l’équipage pourrait éjecter ces caissons pour que les combattants disposent de quoi tenir sur zone en attendant les renforts.
L’engin doit peser environ 45 tonnes maximum et doit pouvoir rouler à plus de 80 km/h sur route. Il doit avoir une autonomie de 48h en autonome.
Le véhicule de combat d’assaut (VCA) devrait être l’engin principal de combat d’un corps de bataille moderne. Principal ne voulant pas dire qu’il n’a besoin de personne. Au contraire, le VCA aura besoin de collaborer avec de multiples partenaires comme l’artillerie, la guerre électronique, l’aviation, les drones, l’espace etc. Même s’il est conçu pour durer sur le champ de bataille, il n’en reste pas moins sensible aux feux. Il faut que tous les organes du véhicule soient fiables et simples et aussi facile à monter et à démonter car il ne disposera pas forcément d’un entretien suivi et approfondi fourni par la maintenance.
Sa mission devra être préparée avec soin afin de se garantir une chance de succès. La collaboration sera la norme mais il faut pouvoir le faire tout en étant le plus discret possible. Largement en amont, une manœuvre d’infiltration devra avoir lieu en toute discrétion pour s’approcher au plus près des objectifs. Puis il faut attendre que tous les pions soit en place. Le groupe sera composé de 2 à 6 véhicules mêlant différentes fonctions. Le groupe à deux faisant l’action au plus près, le groupe à six, au plus loin. L’action devra être rapide et brève pour ne pas laisser l’adversaire réagir. Le plus dur sera de pouvoir assurer que les groupes restent discrets jusqu’au dernier moment puis que leurs actions dans l’incertitude des combats se coordonnent. L’action de plusieurs groupes d’assaut en même temps doit pouvoir déstabiliser la défense adverse et limiter l’effet de la riposte.
Conçu dans l’idée d’une guerre d’usure sur un front, le VCA pourrait représenter le segment lourd de l’armée française. Affectées dans 4 régiments de VCA à 80 engins, les deux brigades lourdes seraient dotés de 640 engins à mettre en œuvre, plus un reliquat de 60 pour l’entretien et les remplacements. Cela ferait 700 VCA en tout. Il n’est pas nécessaire de disposer d’un nombre extravagant de VCA mais je pense que 700 engins représenteraient une force de frappe plus que crédible, surtout au vu de la guerre contemporaine.

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